Vocalité altremonde : hammqor
Sur le sujet de la voix dans la musique d’Altremonde, il y aurait beaucoup à dire. Toute musicologie est vaine, lit-on dans les traités musicaux altremonds. Composition chorale, ornementation, qorvits en modes anciens et nouveaux, un millénaire d’évolutions, de styles uniques et de modes contradictoires, nous pourrions développer solfèges et notions historiques à l’infini que la voix, plus que toute autre partie de la musique altremonde, nous demeurerait par la théorie insaisissable. S’il faut toutefois en décrire un aspect, ce serait le hammqor, sans doute la notion centrale du chant de l’Autre monde.
Au siècle du temple eite, vingt officiants se relayaient jour et nuit pour tenir le hamm, toujours sur la même note unique réglée sur le son de l’immense disque en fer qu’on frappait aux heures. Il se disait que la fin du hamm signerait la fin du temps. Le hamm s’est arrêté à l’incendie du temple lors de l’invasion deagn, et la fin du temps n’a pas eu lieu. Cependant cette croyance pose les bases mythiques du « souffle continué », qui fait du hammqor un symbole de l’inaltérabilité du monde et inspire toute notre musique vocale. Les premiers textes qui évoquent le hammqor à proprement parler, non plus sur une note mais sur une ligne mélodique, mentionnent une pratique du souffle permettant au qorad de rester en hamm pendant de très longues heures. Dans le Récit du Pélerinage d’Ow, le camérier du jeune delam tient le hammqor toute la nuit seul pendant les trente-deux jours de jeûne précédant son mariage. Cette technique est aujourd’hui perdue, si jamais elle a réellement existé.
De l’époque du Troisième delam date la généralisation du « do-hammqor » : les partitions que nous avons conservées de cette époque lointaine dessinent une voix unique, mais on sait que deux musiciens ou plus alternaient pour produire l’effet continué. Cette tradition met en jeu un système de relais codifié et subtil, dans lequel les voyelles faibles sont mises à profit pour rendre les transitions imperceptibles. On connaît des pièces de hammqor dans lesquelles la partie vocale couvre un ambitus très étendu, ce que rendaient possible les relais entre plusieurs chanteurs aux voix plus ou moins aiguës. L’habileté des exécutants était jugée à leur capacité à accorder leur timbre pour produire l’illusion d’une ligne unique.
Les derniers siècles ont vu, au côté de cette tradition toujours pratiquée, l’apparition de plusieurs autres systèmes ingénieux. Depuis plus de deux cents ans, le Stade musical d’Altreville est équipé d’une vaste chambre d’écho en pierre. Le hammqoren, lorsqu’il arrive en fin de souffle, s’approche du cône externe, ce qui lui permet de profiter de quelques secondes de résonance naturelle pour entamer le qor suivant. Cette technique, à l’origine condamnée par une partie de l’ordre des Musiciens comme antinaturelle, a été employée avec des variantes dans de nombreux autres stades par la suite. L’arrivée des systèmes optiques au milieu du siècle dernier a permis aux chanteurs de hammqor de se tourner vers des outils reproduisant l’effet sans nécessiter de lourdes constructions. Avec le déclin du hammqor hors des contextes rituels, ces systèmes à leur tour sont tombés en désuétude et devenus des curiosités recherchées des collectionneurs d’instruments anciens.
Bien que le hammqor soit aujourd’hui moins pratiqué, il reste considéré comme l’un des trois piliers symboliques de l’art musical des Altremonds. Il est indissociablement lié dans leur esprit à la figure maternelle de Sidma bicéphale, dont le culte reste vivace, et que l’iconographie traditionnelle représente chantant continuellement par l’une de ses deux bouches. Le nom hammqor, dont la racine « hamm » fait écho à la syllabe autrefois utilisée pour les relais, en est venu à désigner par extension toute la musique vocale altremonde.
Parce que sa mise en œuvre par le corps humain est irréalisable, le hammqor est l’une des incarnations de l’idée altremonde de magie musicale, musique d’artifice et de rêve, et comme dans le célèbre mythe du chanteur Venen, d’inspiration divine.
