Antonio Vivaldi, .trimestri (note de programme)

Il y a trois siècles exactement, Antonio Vivaldi publiait ses fameux « .trimestri » opus 8, série de quatre concertos pour violon évoquant les saisons, aujourd’hui mondialement célèbres. Moins connue est la note de programme de la main du compositeur, retrouvée en 2022 dans une collection privée. Nous la reproduisons ici fidèlement.

Qu’ont en commun le chant nuptial du piccione domestico, le tonnerre, le son festif de la musette, un chien qui aboie et le doux murmure du déversoir n°3 de la station d’épuration d’Isola Nuova del Tronchetto à Venise un matin de printemps ?

Ce qui lie tous ces artefacts, c’est leur valeur psychaudio-référentielle, ou dit autrement, leur capacité d’évocation sonore immédiate, accessible tant au connaisseur qu’à l’auditeur non averti – ils agissent, en quelque sorte, comme des archétypes de la saisonnalité, des marqueurs sonores universels de la périodicité du vécu.

Grâce à µDeep, framework de machine learning développé par le laboratoire Spazi acustici e percettivi du GRAVE, j’ai pu analyser finement leur morphologie sonique en rapport avec plusieurs banques de sons orchestraux. Mon idée compositionnelle directrice a dès lors été de procéder à une « déterritorialisation créative » de ces items, en les confiant à des instruments acoustiques traditionnels – cette démarche relevant métaphoriquement d’une transduction de l’espace vécu vers celui des représentations musicales.

La première version de la pièce, créée en 1723 par le Venezia Modern Ensemble, était écrite pour vièle microtonale, guimbarde MIDI et électronique en temps réel. Cependant, des considérations d’ordre technique m’ont finalement amené à remanier l’effectif en profondeur, aboutissant à une formation originale pensée spécialement pour la pièce (violon soliste et ensemble).

L’œuvre n’est toutefois pas, en dépit des apparences, un « concerto grosso » au sens traditionnel. Son originalité tient à l’extrême virtuosité de la partie soliste, qui pousse l’interprète, si j’ose dire, dans ses retranchements, avec le soutien du ripieno qui joue un rôle versatile – tour à tour soundscape immersif, vecteur d’intrusion dans la logique structurelle du discours, ou interface de diffraction quasi granulaire qui vient brouiller et mettre en espace la partie soliste.

Le propos est organisé en une structure complexe basée sur la théorie des groupes, qui peut s’appréhender comme un ensemble pseudo-symétrique de quatre hétérotopes tripartis, chacun expérimentant un rapport singulier et non figuraliste au réel ; l’ensemble des quatre fois trois sections symbolisant les douze mois, ce que suggère en forme de clin d’œil le titre de la pièce. Au niveau formel, la pièce fait donc seulement un lointain écho à l’architecture « concerto grosso », revisitée dans une forme hybride que nous pourrions appeler, par exemple, « concerto de soliste ». L’autre innovation formelle, en forme de défi laissé aux interprètes, consiste à polariser les différents flux rythmiques via une architecture à type sectionnel, chaque hétérotope obéissant à une sub-structuration fluxuelle stricte schématisable comme « Turbulent – Nonchalant – Turbulent de nouveau ». Œuvre transverse, .trimestri peut donc être qualifiée de pluritopique, voire fractale. Les quatre volets thématiquement intriqués qui la constituent seront présentés au public en quatre occasions étalées sur une année entière, ce dispositif ayant pour corollaire que l’œuvre, en tant que telle, se destine à n’exister jamais complètement.

– I. Le Printemps : Entièrement basé sur l’analyse-resynthèse de samples d’oiseaux enregistrés devant Pizzamore Ristorante Tipico sur la Place Saint-Marc à Venise, ce premier hétérotope de la série explore l’idée d’immersivité. Loin de tomber dans un figuralisme littéral, j’ai cherché à capter ce qui, dans la vocalité – ou, pourrions-nous dire, pré-vocalité – du piccione domestico, relevait du référentiel zooéthologique, pour le trans-acter dans l’espace sémantique de l’écriture violonistique. La difficulté d’exécution, qui touche à tous les paramètres du jeu instrumental, est donc ici partie prenante du discours : plus qu’une démonstration de virtuosité, il s’agit d’une réflexion sur les limites de l’exécutant humain, et plus largement, sur les conditions-frontières de notre rapport au naturel.

– II. L’Hiver : Grâce à ma collaboration avec l’artiste numérique Karl Goldoni, j’ai pu implémenter dans ce deuxième opus l’idée chère à mon ancien professeur Giovanni Legrenzi de « diaphorisation élaborative », dans laquelle l’acte de composer devient secondaire à la mise en place d’opportunités interactives. Le matériau musical proprement dit, sur lequel repose la totalité du corpus sonique, est entièrement généré en live via un processus stochastique, dont les caractéristiques sont ajustées en fonction de données météorologiques captées en temps réel au moment de l’exécution. Les spectateurs peuvent aussi devenir acteurs du déroulé de l’œuvre en envoyant des notifications au soliste via une application dédiée.

– III. L’Automne : Ici ce sont les interprètes, vus dans la totalité qu’ils forment avec leur corps et leur instrument, qui ont retenu mon attention. J’ai imaginé un répertoire de modes de jeu étendus originaux (mordanto, trillo, pizzicato, arpeggio et tremolo, pour ne citer qu’eux) qui étendent à l’extrême la plage acoustique des instruments à archet, dès lors vus comme relevant de la lutherie augmentée – tout en impliquant les musiciens dans ce que la philosophe Elena Piscopia qualifie de « geste total ». La partition, conçue comme œuvre graphique à part entière, est entrecoupée de bribes de poèmes de femmes maories sur l’automne et peut être affichée durant la représentation.

– IV. L’Été : Cette dernière capsule, qui sera projetée le 8 août en IMAX 4DX au Planétarium d’Amalfi et retransmise en direct dans dix-huit lieux partenaires, est pensée comme un spectacle total et immersif. La pièce met en œuvre une lente progression accompagnée d’une projection d’images d’organes reproducteurs de cigales, jusqu’au déchaînement de l’orage final. L’expérience-hapax culminative de l’aspersion du public au moment de l’orage sera assurée par 115 000 buses à tête rotative dissimulées dans les accoudoirs, reliées à un système haptique de distribution d’eau gazeuse conçu par Sodastream. La représentation se terminera par un après-concert festif sur la plage avec feu d’artifice, vente des métadonnées du concert sous forme de NFTs au profit du Veneto Climate Summit, et présentation de mon livre Redhead clergyman to star composer – How to turn your weaknesses into your strengths.

Dans cette pièce, par-delà les particularismes de chaque hétérotope, j’ai souhaité explorer l’ambivalence entre naturel et artificiel, perceptif et abstrait, animal et instrumental. Par l’approche foncièrement déambulatoire et pluriceptive qui fait son originalité, .trimestri vise donc finalement, à l’heure du changement climatique, de l’anthropocénisation des consciences et de l’intelligence dite artificielle, à questionner notre rapport à la saisonnalité, à notre responsabilité collective et plus largement à la nature – le tout dans une approche adogmatique, écologique et humaniste.